Le 3 septembre 2026, sous présidence française du G7, l'ANSSI et ses homologues du groupe de travail cybersécurité du G7 ont publié un document conjoint intitulé Preparing for the Post-Quantum Era: A Call to Action. Signataires : sept agences nationales, renforcées par la Commission européenne et l'ENISA en qualité d'observateurs. Ce document n'est pas un guide de bonnes pratiques supplémentaire. C'est une instruction politique coordonnée, adressée simultanément aux gouvernements et aux organisations privées, qui fixe des échéances que beaucoup d'équipes ne connaissent pas encore.
Ce que ce document change par rapport aux recommandations existantes
Depuis 2022, l'ANSSI publie des recommandations pour une migration progressive vers la cryptographie post-quantique. Depuis août 2024, les standards NIST FIPS 203, 204 et 205 constituent la référence technique internationale. Ces documents ont posé le cadre technique. Le document G7 du 3 septembre fait autre chose : il élève le sujet au rang d'obligation de gouvernance avec des jalons officiels.
Deux échéances méritent attention. Dès 2027, l'ANSSI cessera de certifier les produits de sécurité qui n'intègrent pas un chiffrement résistant aux attaques quantiques. Pour les organisations qui s'appuient sur des produits certifiés dans leurs marchés publics ou leurs contrats d'assurance cyber, cette date est déjà dans leur cycle d'achat actuel. À partir de 2030, la sécurité post-quantique deviendra obligatoire pour certaines catégories de produits de sécurité sur le marché européen. Le NIST fixe quant à lui 2035 comme horizon pour le retrait des algorithmes vulnérables (RSA, ECC, ECDH) des systèmes gouvernementaux critiques.
Entre la publication des standards NIST en 2024 et ce document de septembre 2026, la question a changé de registre. Elle n'est plus seulement technique. Elle est budgétaire, contractuelle et réglementaire.
Les cinq priorités du G7 et leur portée pratique
Le document identifie cinq domaines d'action prioritaires.
Sensibilisation. Le document demande de traiter le risque quantique comme un risque actif dans les cycles de gestion des risques, et non comme une menace future à réexaminer dans cinq ans. Les attaques de type "harvest now, decrypt later" (HNDL) sont actives depuis plusieurs années : des données chiffrées aujourd'hui avec RSA ou ECC sont collectées pour être déchiffrées quand les ordinateurs quantiques atteindront la puissance suffisante. Les données dont la confidentialité doit tenir au-delà de 2030 sont déjà à risque.
Stratégies nationales et approvisionnement. Les gouvernements membres du G7 s'engagent à intégrer des exigences PQC dans leurs règles d'achat public. Pour les fournisseurs de l'État ou les sous-traitants de secteurs réglementés, cela se traduira par des critères d'éligibilité dans les appels d'offres. Cette priorité est la plus directement actionnable pour les entreprises privées : si votre client principal est public ou fortement réglementé, vous serez soumis à ces exigences par contrat avant d'y être soumis par la loi.
Recherche et déploiement. Le G7 demande de tester les implémentations PQC dans des systèmes réels, et non seulement en laboratoire. Les schémas hybrides, qui combinent algorithmes classiques et post-quantiques, constituent l'approche recommandée pendant la période de transition : ils maintiennent la sécurité si l'implémentation PQC est compromise, et protègent si un ordinateur quantique émerge.
Coordination public-privé. Les agences s'engagent à partager des informations sur les dépendances cryptographiques critiques avec les éditeurs et les opérateurs. Pour les organisations, cela signifie cartographier les produits tiers sur lesquels elles s'appuient et suivre leurs feuilles de route PQC : un fournisseur qui ne publie pas de roadmap PQC est un risque de continuité dès 2027.
Intégration dans les exigences de cybersécurité. Le document demande d'inclure la crypto-agilité et le support PQC parmi les critères d'évaluation lors des achats de solutions de sécurité. En pratique : votre prochain appel d'offres pour un VPN, un EDR ou une solution de PKI doit inclure un critère de support FIPS 203/204/205.
L'inventaire cryptographique : la première action non négociable
Avant toute migration, toute décision d'achat, tout plan de transition, une question s'impose : où votre organisation utilise-t-elle aujourd'hui des algorithmes vulnérables aux attaques quantiques ? La réponse honnête, dans la majorité des organisations, est qu'elle ne le sait pas avec précision.
RSA, Diffie-Hellman et les algorithmes à courbes elliptiques (ECDH, ECDSA) sont présents dans des couches rarement auditées : certificats TLS de serveurs internes, sessions VPN, protocoles SSH, signatures d'e-mails, tokens d'authentification, certificats de code. S'y ajoutent les dépendances tiers : chaque produit SaaS ou logiciel embarqué utilise sa propre couche cryptographique, souvent invisible dans les spécifications commerciales.
Le G7 demande explicitement de commencer par cet inventaire : identifier les systèmes contenant des données critiques, cartographier les actifs cryptographiques, établir les dépendances. Sans cet inventaire, il n'est pas possible de prioriser la migration, ni d'évaluer l'exposition réelle aux attaques HNDL. Les bases techniques de cette démarche sont décrites dans l'article sur les fondamentaux de la migration post-quantique.
Un exemple concret : l'achat d'un VPN en octobre 2026
Une direction des systèmes d'information qui lance aujourd'hui un appel d'offres pour renouveler son infrastructure VPN a un horizon de déploiement de 12 à 18 mois et un cycle de vie produit de 5 ans. Si elle n'inclut pas de critère PQC dans son cahier des charges, elle se retrouvera en 2028 avec un produit potentiellement incompatible avec les exigences de certification ANSSI de 2027, et devra anticiper un nouveau remplacement. Le coût de l'absence de critère PQC dans un appel d'offres de 2026 est supérieur au coût de son inclusion.
Ce calcul s'applique à toute acquisition de solution de sécurité sur un cycle de vie supérieur à deux ans : PKI, HSM, solutions de signature électronique, plateformes d'authentification.
La séquence à suivre dès maintenant
Le document G7 recommande une approche en quatre étapes. La première est l'inventaire cryptographique décrit ci-dessus. La deuxième est la priorisation par durée de vie des données : les informations dont la confidentialité doit tenir dix ans sont plus urgentes que les transactions éphémères. La troisième est la mise à jour des critères d'achat pour inclure le support PQC et la crypto-agilité. La quatrième est le test d'implémentations hybrides dans des systèmes non critiques, pour acquérir l'expérience opérationnelle avant de migrer les systèmes sensibles.
L'appel G7 du 3 septembre 2026 marque un point d'inflexion : la migration post-quantique n'est plus un sujet pour les équipes de recherche en cryptographie. Elle entre dans les décisions de gouvernance, les cycles budgétaires et les contrats. Les organisations qui traitent cela comme un signal ont devant elles deux à trois ans pour construire une position solide. Celles qui attendent la contrainte réglementaire de 2030 migreront sous pression, avec moins de marge pour bien faire.
